À la fin des années 70, Steven Spielberg fait des pieds et des mains pour convaincre les Broccoli de lui confier le prochain opus de la saga James Bond. Le réalisateur a connu un succès certain avec Les Dents de la mer et Rencontres du troisième type, il semble être le candidat idéal pour immortaliser l’espion qui ne meurt jamais.
Malgré sa réputation et son importance grandissante pour l’industrie, Spielberg n’a pas gain de cause. Son rêve d’espionnage ne se concrétisera pas, du moins pas tout à fait. Son amitié avec George Lucas lui permettra de créer un héros au moins aussi emblématique.
Un projet né de la frustration
Quelques années avant le tournage de Star Wars, George Lucas est à la croisée des chemins. Il a deux idées entêtantes qu’il rêve d’explorer au cinéma. L’une évolue dans une galaxie lointaine, très lointaine, l’autre parle d’artefacts magiques, d’un aventurier charismatique et des voyages aux confins du monde. La première qui grille la priorité à la seconde, remisée au placard le temps de faire éclore les aventures de Luke, Leia et Han Solo.
En 1977, sur une plage hawaïenne, George Lucas attend avec impatience les résultats du box-office. Steven Spielberg est à ses côtés et se confie sur sa frustration du moment : son incapacité à s’emparer de 007. Lucas a une meilleure idée pour son ami : Les Aventuriers de l’Arche perdue. Le premier volet de la saga est officiellement en marche, ne reste plus qu’à faire éclore un personnage assez captivant pour concurrencer le détenteur du matricule 007.
Jones, Indiana Jones
Lucas décide de rendre hommage à son chien Indiana et choisit le pseudonyme Indiana Smith. Spielberg préfère Indiana Jones, pour éviter la confusion avec Nevada Smith. S’il n’a pas pu adapter un ouvrage de Ian Fleming au cinéma, Steven Spielberg lui emprunte son talent pour créer des icônes. Le martini au shaker et l’Aston Martin de l’espion sont remplacés par un fédora et un fouet, ne reste plus qu’à trouver un acteur capable de rivaliser avec Sean Connery.

Des dizaines d’acteurs tentent leur chance, mais l’un d’entre eux se démarque : Tom Selleck. Sauf qu’il est déjà lié par un contrat avec CBS pour Magnum. Nos deux larrons sont dans l’impasse jusqu’à ce que Spielberg aperçoive Harrison Ford dans Star Wars. Pas de doute, c’est lui Indiana Jones. Dans l’ouvrage Spielberg : naissance d’un réalisateur légendaire, le cinéaste explique :
“Harrison était un excellent collaborateur, il voulait créer un personnage vivant, réel et tridimensionnel. Il a insufflé à Indy quelque chose qui est devenu le nouveau stéréotype du héros d’action-aventure”.
Mais George Lucas et Steven Spielberg ne vont pas seulement s’amuser à reproduire les codes de James Bond, ils vont s’amuser à les détourner. On retrouve dans la saga des schémas narratifs et des mécaniques similaires, d’une ouverture avec une aventure indépendante à l’utilisation d’une musique puissante, Indiana Jones construit peu à peu sa propre grammaire visuelle et narrative. Au point de redéfinir les rôles féminins au cinéma. Là où les James Bond girls sont à l’époque cantonnées au rôle de victime à sauver ou d’alliée occasionnelle, les compagnes d’aventure de Jones sont au cœur de l’action.

Marion incarne cette mutation du “love-interest”. Elle n’est pas seulement là pour être séduite par le héros : elle existe autrement. La caméra la filme d’ailleurs en mouvement plutôt qu’à travers le regard de son personnage principal. Le “male gaze”, inhérent aux projets James Bond dans les années 70, disparaît chez Spielberg.
L’anti-James Bond
De cette collaboration entre Lucas, et son envie de rendre hommage à des films comme Le Retour de Zorro, Spielberg, et sa frustration de ne jamais avoir réalisé de James Bond, et Harrison Ford, mettant un point d’honneur à faire de son héros un personnage faillible, est né une icône. Indiana Jones n’est pas sans peur et sans reproche, il a une peur panique des serpents (une idée de Ford), il est casse-cou et irréfléchi.
Dès sa première apparition, il commet une erreur que le méthodique James Bond n’aurait jamais commise. Il déclenche un piège et se lance dans une course contre une énorme boule de pierre. Jones hérite aussi du sens de l’humour acerbe de Ford, de son inimitable goût pour la réplique bien sentie et les moues rieuses. James Bond est un archétype, Indiana Jones est vivant. Tellement vivant que la saga osera ce qui n’a jamais été fait chez l’espion : le montrer vieillissant.

Tandis que Bond passe de mains en mains, Indiana Jones est indissociable de son acteur. D’ailleurs, à une heure où le reboot et le remake sont légion, personne n’a encore osé confier Indiana Jones à quelqu’un d’autre. Ford l’a d’ailleurs dit à plusieurs reprises, son héros mourra avec lui.
C’est sans doute en ça que Steven Spielberg surpasse James Bond, il a créé une recette que tout Hollywood lui envie. Il a fait éclore l’alliance parfaite d’un genre, d’un acteur et d’un metteur en scène. Même lorsqu’il échouera à convaincre la critique avec Le royaume du crâne de cristal, le réalisateur engrangera 786 millions de dollars au box-office mondial. Parce que rien ne résiste à Indiana Jones.
La boucle est bouclée
Près d’un demi-siècle avec Les Aventuriers de l’arche perdue, Spielberg n’a toujours pas et ne fera sans doute jamais un James Bond. Pour autant, il s’en est approché lorsqu’il a réalisé Indiana Jones et La Dernière Croisade en 1989. Alors que le passé du héros est encore très mystérieux, le cinéaste lève le voile sur son enfance avec une scène d’introduction d’une efficacité rare.
Le fouet, le chapeau, la cicatrice et la peur des serpents, tout est expliqué. Une ouverture qui prépare les évènements qui viendront plus tard : les retrouvailles avec un père plus intéressé par ses ouvrages poussiéreux que son propre fils. Et qui de mieux pour camper le père d’Indiana Jones que celui qui l’a inspiré ? Sean Connery entre en scène et la boucle est bouclée.

45 ans après Les Aventuriers de l’arche perdue, Harrison Ford continue d’entrer sur scène avec la musique de John Williams, doit répondre à quantité de question sur ce qu’il adviendra de son personnage. Indiana Jones a remis le cinéma d’aventure au cœur des préoccupations de l’industrie, mais aucun de ses héritiers n’est parvenu à reproduire le miracle. Spielberg voulait devenir l’un des réalisateurs de James Bond. Il a finalement créé quelque chose de beaucoup plus difficile à reproduire : son propre mythe. Des James Bond, le cinéma en a connu plusieurs. Des Indiana Jones, il n’en a connu qu’un.